La mémoire de mon père

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To read this article in English: The memory of my father

J’ai pris l’initiative de nettoyer son bureau et de revoir tous ses documents administratifs. Sans doute parce que du fait de mon passé dans l’audit, je jugeais que je serais la plus efficace. Ou juste parce que je voulais passer un peu de temps avec mon papa.

Dans des situations aussi graves, j’ai toujours pensé à des choses un peu inutiles qui n’avaient rien à voir. Ce jour-là devant le bureau de mon père, je revoyais mes débats philosophiques avec ma voisine du foyer Coubertin sur un extrait de « La mort » de Jankelevitch sur le silence. Cet extrait m’avait tellement fascinée que j’ai lu le livre entier. Et je me souviens juste de ces quelques lignes admirablement justes sur la difficulté à appréhender sa propre mort. Il disait que l’être humain commençait à avoir une idée de sa propre mortalité à partir du décès d’un proche (la mort du « tu » par opposition à la mort complètement anonyme du « Il » qui est celle d’une tierce personne quelconque). Ou alors ce roman de Milan Kundera sur l’Immortalité que j’avais lu quand j’avais 20 ans en prenant le train pour Bordeaux, où il disait: « Être mortel est l’expérience humaine la plus élémentaire, et pourtant l’homme n’a jamais été en mesure de l’accepter, de la comprendre, de se comporter en conséquence. L’homme ne sait pas être mortel. Et quand il est mort, il ne sait même pas être mort. »

Sur ce bureau, il y avait 71 ans d’une vie consacrée à protéger et nourrir sa famille dans l’amour, l’honnêteté et la droiture. 71 ans de conception technique, immortalisée dans des plans, des croquis et des photos des ouvrages terminés. 71 ans d’ouvrage métallique et de construction de toute sorte. Il aimait les défis techniques. Je le vois encore, les yeux plein de passion, en train de m’expliquer comment obtenir une courbe parfaite à partir d’une barre métallique, me faire sentir et reconnaître le cuir de bonne qualité au toucher, m’éduquer à la qualité du bois.

Ma propre vie et l’image de mon père défilaient devant mes yeux pendant que j’épluchais tous ces papiers. A mes yeux, mon père, c’était toujours le plus fort. C’est bête mais même mort je le croyais encore invincible. Je continuais de feuilleter. Entre les documents étaient insérés nos dessins ou nos lettres d’enfants, truffées de fautes d’orthographe. Et des photos de maman. Plein de photos de maman.

71 ans de la vie d’un homme ambitieux, heureux, amoureux de notre maman, méticuleusement classés dans des dossiers.

A travers mes larmes, j’ai aperçu une pochette en marge de tous les dossiers. C’était une pochette qui m’était destinée. Tout était là : ses dernières recherches, il avait collecté tous les documents de mon grand-père sur la broderie or.

Message d’amour et de confiance posthume de ce père qui m’a toujours soutenue, même dans mes aventures les plus loufoques.

Les mots, les papiers et les souvenirs se mélangent et Kundera avait raison. L’homme ne sait pas être mort. Mon papa ne sait pas être mort.

Alors pour une dernière fois, je vais obéir à mon papa. Je continuerai mon projet sur la broderie or. Coûte que coûte.

Pour lui.

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