Le sourire n’exclut pas le contrôle

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Ils voulaient quelqu’un d’expérimenté, impitoyable, qui pouvait garder la tête froide une fois sous pression. Ils voulaient couper des têtes parce qu’ils ne pouvaient pas le faire eux-même. Alors on m’a envoyée, moi, celle que l’on a jadis surnommée le serpent. Cela faisait longtemps que je n’avais plus semé la terreur au travail et à vrai dire, j’étais un peu rouillée. Et puis, je n’étais certainement pas la plus douée sur le thème qu’avait choisi mon client. Mais je comprends vite. Et mon grand avantage, c’est que mes origines me poussent naturellement à sourire et me prêtent parfois un air poupin et naïf que personne ne soupçonne. Et pourtant, pendant ce temps-là, je trouve les failles en douce. Et surtout après, ce qui importe pour le donneur d’ordre, c’est que j’achève ma proie.

Cela se passe toujours de la même manière.

Première étape: gagner la confiance. Au début je souris, je pose des questions bêtes, je rigole…et c’est comme les premiers jours de classe, lorsqu’on fait connaissance avec ses nouveaux copains. Il y a tous les profils…

Le Jovial : « Bonjour, ça va? Moi c’est Joël. »
La sympa : « Ah tu fais du hip hop? Cool! Moi aussi j’en ai fait. »
La fédératrice : « Il est midi, Bako, tu viens manger avec nous? »

Puis la deuxième semaine, les premières erreurs remontent. Mes questions deviennent de plus en plus précises et l’équipe rentre dans un mécanisme de défense. Alors chacun a sa méthode mais ça peut ressembler à une cour de recréation. Il y a la rapporteuse : « ce n’est pas moi, c’est lui… » ; la personne de mauvaise foi qui a corrigé les documents juste après mes remarques : « ce que tu dis là n’est pas vrai, moi quand je regarde tout est bon… ». Ce à quoi je réponds, toute souriante: « vraiment? Tu es sûre? Parce que j’ai fait des copies de ce que j’ai contrôlé. Tu veux vraiment que je montre ça à tout le monde? »

Et puis, il y a toujours un dragueur dans le lot qui tombe dans le piège des talons aiguille, « Mais non, mais non, une erreur? mais que dites vous là…d’ailleurs, on peut se tutoyer… mais que dis-tu là? Il n’y a pas d’erreurs voyons…je contrôle cela tous les jours . Mais…je n’ai pas beaucoup de temps à te consacrer là maintenant mais j’ai vu que tu finis souvent tard » puis il rajoute avec un sourire enjôleur: « Nous pourrions en discuter après le travail? Ou peut-être accepterais-tu de déjeuner avec moi vendredi? ». Tous les moyens sont bons pour sauver sa peau. Ce à quoi je réponds tout innocente : « pas de souci, je ramènerai mon ordinateur, comme ça on pourra revoir les points pendant le déjeuner… »

Et le pire et le plus gênant, c’est le pleurnicheur. Une fois en Asie, l’expatrié que je contrôlais m’avait convoquée au bureau un samedi, juste avant mon escapade en bord de mer. Il venait d’emménager en Asie. Il était effondré sur son bureau, il m’a montré les photos de sa jolie femme asiatique et de sa petite fille en m’implorant la grâce…Chose inutile puisque pour faire ce genre de métier, ils prennent souvent des coeurs brisés. On ne ressent plus rien. Je lui ai décoché mon plus beau sourire, je lui ai dit que j’allais rester factuelle. En gros, c’était fini pour lui.

Et la troisième semaine, les masques tombent. Le rapport est tombé. Ils se sentent trahis. C’est officiellement la guerre.

Les comportements ont changé. Ils me disent bonjour d’un air maussade. Bizarrement les conversations s’interrompent au moment où je rentre quelque part. Le dragueur ne me propose plus de partager ses repas, par ailleurs, il me vouvoie de nouveau…La rapporteuse boude parce que mon document lui a rajouté plus de travail. Et celle qui était de mauvaise foi dit haut et fort à ses collègues de faire attention à ce qu’ils disent en ma présence.

Et surtout, j’erre dans les couloirs, la faux à la main. On ne sait pas quand qui va tomber…en attendant, je souris…

Mais méfiez-vous…le sourire n’exclut pas le contrôle….

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