Parce que tu as existé – Impressions sur les fantômes du Louvre d’Enki Bilal

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Qu’est-ce que j’aurais porté si tu pouvais encore me voir?
Quelle tenue aurais-je choisie pour captiver ton regard ?

Chacune des tenues que je crée naît de ces même questions. Identiques depuis 8 ans. Séduction posthume de mon alter ego disparu. Car pour toi, rien n’était jamais trop beau. Tu étais raffiné, tu aimais les jolies choses,…

Je suis allée voir l’exposition d’Enki Bilal il y a deux semaines de cela. J’ai été profondément touchée. Le défi qu’Enki Bilal s’est donné est celui de représenter des œuvres exposées au Louvre, chacune avec son fantôme associé. La biographie du fantôme ainsi que le contexte de l’œuvre sont alors décrits avec beaucoup de précision. Ce sont souvent des destins tragiques, des morts subites qui ont lieu dans des conditions brutales. Et qui lient le fantôme à jamais à son oeuvre.

Et parmi ces fantômes, l’un d’entre eux m’a particulièrement émue : celui de Melencolia Hrasny (en bas à droite), le fantôme d’un des tout premiers autoportraits d’Albrecht Dürer, peintre allemand notamment connu pour ceux-ci. Eperdument amoureux, Albrecht et Melencolia partagent tout : l’intérêt pour les mathématiques et le goût pour la peinture. Au cours de l’une de leurs soirées, ils décident de poser l’un pour l’autre et s’échangent leur dessin en se promettant de ne jamais s’en défaire. Cependant le père a d’autres desseins pour son fils et voilà Albrecht fils séparé de sa belle. Les années passent. Puis un jour Albrecht Dürer pose devant un miroir et peint l’un des tout premiers autoportraits de l’époque. Dans sa pose, il s’inspire alors du dessin fait par Mélencolia des années plus tôt.

J’ai retrouvé dans cette œuvre un écho compatissant, le même cri muet qui me déchire tous les matins. Cette recherche d’un nouvel équilibre dans l’après, ce monde terrifiant où tu n’existes plus. Cette condamnation à l’errance dans un monde parallèle que j’ai visité avec toi, que je cherche à retenir mais qui pâlit un peu plus au fur et à mesure que le temps passe.

Tu es mort et pourtant bizarrement « I still see you » (titre d’une musique de Michel Legrand). Ton fantôme rôde encore dans mon monde et vient me hanter chaque fois. M’enfermant dans cette bulle au Mercure du Fischerinsel avec les 32 ballons multicolores que nous avons lâchés dans le ciel berlinois…

C’est ainsi que surgit l’œuvre, en réalité. C’est le résultat d’un esprit qui lutte contre le temps et l’oubli, qui reconstitue chaque détail d’une scène, d’un jeu à deux, de quelques instants indélébiles.

Alors me voilà devenue le Sisyphe de ma propre obsession : pour que dure l’illusion, je te réinvente. Ils appellent cela imagination. Pour moi, c’est juste une façon de dire que je pense à toi et de tricher avec le « carpe diem » que tu ne cessais de me répéter. L’oeuvre immortalise une seconde de notre vie, une seconde éternelle et devient une ultime preuve de ton passage sur terre.

Oui, tu as existé.
Oui, tu m’as profondément remuée.
Oui, je ne serai plus jamais la même.
Oui, tu m’as inspirée.

Grand amour, je suis moi parce que tu as été toi. Tu m’as tout appris. Tu as forgé mon ambition, mon goût pour le sublime. Éduqué mon imagination. Tu es absent et pourtant toujours si présent. La pierre angulaire de mon existence.

L’essentiel, disais-tu. L’inoubliable, je dirais.

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